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Le jour des bestioles

  • annelauwersblum
  • 17 juin 2021
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 janv. 2022


Photo Céline.

Seule à la maison, je mange en tête à tête avec le paysage sur la terrasse couverte. Il fait chaud. Une canicule post-estivale plombe la campagne alentour.

Je m’apprête à croquer une des petites tomates (cadeau de ma charmante voisine!), quand une chauve-souris surgit de nulle part. Aveuglée par le soleil, elle dessine des boucles obstinées entre l’arche de la terrasse et le toit de tuiles de la maison. Un frisson me parcourt l'échine. Cocktail subtil de peur, dégoût, excitation, curiosité. L’incongruité de la chose sans doute. Quelques minutes plus tard, elle disparaît aussi mystérieusement qu’elle est venue.

Après la vaisselle, à peine installée à l'ombre des cyprès en compagnie de Jim Fergus et son roman « La vengeance des mères », une étrange bestiole volante vient se poser sur ma tunique vert délavé. L'onde électrique derechef fait frissonner ma peau. Ce n'est pas que je n'en ai jamais vu des mantes religieuses. Bien au contraire. J'étais toutefois ignorante du fait qu'elles sont dotées de pales d'hélicoptère!

J’aime la compagnie de Jim Fergus. Ses romans, d’une écriture simple, fluide, sont prétexte à dénoncer le sort réservé aux Amérindiens par les colons et aventuriers successifs, qui ont fondé les États-Unis. J’en suis à l’épisode où des femmes blanches, n’ayant eu d’autre choix que de rejoindre la tribu cheyenne de Little Wolf, s’apprêtent à fêter leur intégration par une démonstration de french-cancan. Dit ainsi, on pourrait douter du sérieux de l’écrivain... Sa trilogie, commencée avec le roman « Mille femmes blanches », tient la route (et le lecteur en haleine !), et fourmille d’anecdotes révélatrices du mode de vie des Cheyennes, tribu qu'il connaît de les avoir fréquentés pour de vrai.

À peine le livre ouvert, un grand Paon-du-jour vient se poser sur mon pied. Je le laisse explorer mon gros orteil avec sa trompe. Pas de frisson cette fois. La bestiole, je la connais, est très pré-visible, elle adore tâter les textures diversement humides!

L'envie de bouger me prend. Je me dirige d'un pas décidé vers la terrasse en bois, désireuse de vérifier les attaches du tout nouveau voile d'ombrage. Au moment de poser le pied sur les planches en douglas (surélevés d’une vingtaine de centimètres) deux lézards jaillissent d'entre les blocs de pierres qui bordent le plateau. Effrayés sans doute par les vibrations provoquées par ma masse, mon volume, ils filent, ventre à terre, traversent la terrasse en diagonale. J’éprouve une fois encore ce petit frisson, déclenché par ma circonspection vis-à-vis de l’espèce reptilienne. Pourtant, leurs teintes dorées m'évoquent de précieux joyaux, cadeaux de la nature.

Avachie par la chaleur inhabituelle de fin d'après-midi, je m'étale de tout mon long sur la terrasse, plonge mon regard dans les profondeurs d'un ciel sans nuages. Ma vision périphérique les repère immédiatement. Ils sont deux, eux aussi. À leur manière de glisser sans bruit, de battre des ailes de façon nonchalante (uniquement quand la nécessité s'en fait sentir), je déduis qu’il s’agit de vautours fauves et non du couple d’aigles royaux survolant leur territoire de chasse. Voilà qu’ils amorcent une spirale descendante au-dessus de mon corps immobile, qui pourtant ne sent pas le moins du monde la charogne ! Quatrième fois consécutive que j’éprouve ce frisson vivifiant. Décidément, c’est le jour des bestioles !

Le constat fait éclore une idée, qui me pousse à l'action. J'enfourche mon vélo, file vers un endroit secret. Un rocher en surplomb d’un Rio aujourd’hui à sec. Tout autour, la nature sauvage. Entre chien et loup est le meilleur moment pour en observer un, de loup. Sait-on jamais ? Et je sais qu’il y en a dans le coin. J’en ai même vu un pas très loin, un pti loup avec de belles socquettes blanches, quand il faisait nuit sur la route en lacets. Je prête l’oreille. Le silence est impressionnant. Rien ne bouge. Sauf une pierre qui tombe une dizaine de mètres en contrebas dans le lit blanc du Rio, parce que j’ai bougé une jambe. Le cri d’un faucon me ramène dans le monde du manifesté. La nuit déjà s’insinue. Il est temps de rentrer.

Le lendemain matin, à peine mes pieds nus plantés dans le peu de rosée du jardin, la chauve-souris (celle d’hier, je la reconnais!), me passe deux fois par-dessus la tête. Incrédule, je la suis du regard et la vois disparaître sous le toit, par une minuscule fente entre les tuiles latérales et le mur de la maison. Elle s’aplatit littéralement, devient l’ombre d’elle-même. Comme pour me narguer. Toi, la grosse bestiole, ça t’en bouche un coin, hein ?

Oui, je l’avoue humblement. Je ne peux m’aplatir de la sorte, devenir l’ombre de moi-même, je ne peux glisser sans bruit dans le ciel, ni courir ventre à terre comme les lézards, me métamorphoser à la manière des papillons, encore moins faire l’hélico façon mante religieuse, tout voir sans jamais être vu (ou presque) comme les loups, pas plus que de rendre visible ce qui ne l’est pas. Exploit dont seuls les cris de rapaces nocturnes ou diurnes sont capables.

Je suis une trop grosse bestiole pour ça !

Texte Anna Blum.


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