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La passion

  • annelauwersblum
  • 23 nov. 2021
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 janv. 2022

La porte du jardin du temple.


Illustration Nell Boulet

Le silence comporte cette vertu de dire l’inexprimable. Ils l’ont apprécié jusqu’aux tréfonds d’eux-mêmes, en ont joui ensemble et, maintenant qu’est venu le moment de l’adieu, ils ne trouvent plus les mots justes. Les mots ont rétréci comme des vêtements bon marché au premier lavage.

Des fruits décorent la table, ainsi que des cruches remplies de vin. Une fraction de seconde, Inge s’imagine en cette femme sur la fresque de la maison des chastes amants à Pompéi. Son corps tendu ― par-dessus les cruches et les gobelets remplis ― vers le baiser de l’homme qu’elle aime, de l’homme qui l’aime. Peut-être d'ailleurs n’étaient-ils ni amants ni chastes ? Peut-être s’agissait-il juste du décor lubrique d’un bordel ? C’est mal connaître les Romains de prétendre le contraire !

S’il existait un jeu divinatoire capable de prédire l’avenir avec précision, Inge ferait exprès de brouiller les cartes. Personne ne mérite ce genre de punition. Imaginez les amants de Pompéi. Périr sous des tonnes de cendres mérite de s’épargner la douleur de l’amour. Mieux vaut courir au lupanar et baiser jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Une prescience vient à qui goûte le silence. Plus subtile que le pressentiment, infiniment plus colorée, plus vaste que n’importe quel tarot.

Mais, leur table à elle et lui ne les sépare pas. Inge ne sera pas obligée de s’étirer comme la femme de la fresque, pour arriver jusqu’à Flavio. Elle pose les mains sur ses cuisses, enveloppées dans sa robe de moine, le regarde au fond des yeux. Il met les siennes sur les épaules qui lui font face, fait courir ses doigts sur sa nuque, sa gorge laiteuse.

— Tu reviendras, n’est-ce pas ? implore-t-il en un souffle.

— Je reviendrai, promet-elle.

Ils comprennent tous deux qu'il n'en sera rien. Le bonheur ne se trouve pas dans l’assouvissement du désir, ni dans la concupiscence. L’amour, le vrai, ressemble à l’ouverture délicate des pétales d’une fleur sous la caresse du soleil et qui se referme avec autant de douceur quand tombe le soir. Elle s'émerveille un instant du minuscule vortex que chaque acte d'amour dessine dans l’immensité de l’univers. Une chose naît, puis se résorbe dans l’arrière-plan du silence.

Ils se lèvent. Flavio l’accompagne jusqu’à la porte du jardin du temple. Une pulsion violente la pousse à se jeter à ses pieds, à lui enlacer les jambes et rouler dans l’herbe avec lui. Elle n'a que faire de l'indifférenciation, cette soi-disant « transcendance de la dualité » au travers du silence ! Qu’il la prenne, là, tout de suite, sous le figuier, qu’ils fassent lever leur marée d’équinoxe, qu’ils se mangent et se boivent avec leurs langues, leurs doigts et leurs sexes, leurs genoux et leurs cuisses, qu’ils se reniflent et baisent chaque centimètre carré de leur peau ! L’outrecuidance de se fier à des pressentiments : qui pourrait bien les empêcher de se revoir, d’imaginer un avenir à leur passion dévorante ?

Mais, ils se saluent les mains jointes devant le cœur.

— Namasté !

— Namasté !

— Pace e Bene !

— Pace e Bene !

AB

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