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La culpabilité

  • annelauwersblum
  • 23 nov. 2021
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 janv. 2022

Programme linge délicat.


Attendre un train sur le quai d’une gare vous plonge de façon mystérieuse dans une dimension intemporelle. Mais peut-être qu'impersonnelle serait plus approprié, réfléchit Hannah. Même si dans son cas l’adjectif a de quoi faire sourire!

Rien ne l’encline à appréhender cette attente : lui et elle assis sur un banc public, propriété de la société nationale des chemins de fer. Lui : jeune amant d’aspect bien mûr. Elle, les mêmes marques du temps sur le visage et le reste du corps. Il n’y a pas d’âge pour aimer disent les poètes. Dans leur cas c’est particulièrement bien vu !

Alexandre la tient étroitement enlacée. Sa main vagabonde sur ses seins, son ventre et ses fesses flétries posées sur le siège. Elle rit de son audace. Comme ça ! Devant tout le monde ! La foule est clairsemée, mais il se trouve tout de même des badauds qui n’ont pas leurs yeux en poche.

Il colle sa bouche à son oreille, introduit sa langue dans le pavillon.

— Confies-moi ton fantasme, murmure-t-il, dis-le-moi avant que le train arrive ! Je vais te confier le mien... Je veux que tu te...

— Tais-toi, s’offusque-t-elle en gloussant. Je ne veux pas que tu te !

Elle détourne la tête et croise le regard d’une femme, jeune, debout à proximité du banc. Cette personne doit avoisiner l’âge de sa fille. Les yeux lui sortent des orbites de fureur. Quelle salope ! Comment une vieille ― au moins le délabrement avancé de sa mère ― ose-t-elle se comporter comme une gamine ! En train de flirter avec un centenaire, alors qu’elle-même ne s’autoriserait jamais une chose pareille. A-t-elle bien idée du scandale ? Va-t-elle devoir appeler le chef de gare ou la police ?

Heureusement, le train arrive. Hannah et Alexandre se lèvent, toujours enlacés, s’embrassent une dernière fois, passionnément. Elle escalade avec difficulté les marches trop hautes du wagon et se cherche une place à la fenêtre, dans le premier compartiment venu. La locomotive se met en branle et il court quelques pas sur le quai, pour lui envoyer un dernier baiser volant. Quel fou il fait !

Elle se sent bien. C’est si bon d’être retroussée, lavée et essorée sur le programme « linge délicat ». Sécher ensuite au soleil de la brise chaude de l’amour et être repassée par les caresses attentives de son amant. Elle ferme les yeux et implore silencieusement le pardon de la jeune femme pour ce bonheur étalé de façon impudique. Dans un lieu public par-dessus le marché ! Mais ne sait-elle pas, la pauvre, que voilà un exercice qui ne coûte rien, rend heureux et ne s'épuise jamais ?

AB

Illustration: Nell Boulet


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