L’accueil
- annelauwersblum
- 23 nov. 2021
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 janv. 2022
La vitrine aux jouets.

Combien de temps vont-elles encore devoir tenir ? Il fait froid et ce ne sont pas les vêtements qu’elles portent qui les tiennent chaud. Une paire de bas qui leur arrive aux genoux et pour sa partenaire, un déshabillé rouge-carmin dont les fronces lui piquent la peau. A-t-il conscience de ce qu’il exige d’elles cet homme à la tête de chauve-souris ?
Au début de la pose, Grete a refusé de donner son poids à cette fille qu’elle connaît à peine. Mais l’inconfort la gagnait. D’un commun accord, elles se sont accueillies, comme de recevoir une nouvelle amie avec une tarte aux pommes le dimanche. En fin de compte, un corps de femme se révèle appétissant ! Elle ne l’a jamais essayé, mais trouver le chemin pour ce genre de choses apparaît assez facile. Quand ils en ont parlé à trois, elle a tout de suite exprimé le désir de se retrouver au-dessus et il a acquiescé, à cause de ses cheveux qu’il voyait bien recouvrir le bras avec lequel Annelise la tiendra enlacée.
L’idée même de figurer sur un tableau, passer à la postérité ! Quand sa mère saura ça... Grete sent la chaleur du sexe de sa partenaire sur sa cuisse et bouge imperceptiblement le bassin, de façon à ce que son pubis appuie sur la chair blanche et dodue d’Annelise. L’étoffe du déshabillé en crêpe de Chine la gêne. Autant profiter de la situation. S’en donner plein pot, puisqu’il le veut. Mais elle est persuadée qu’il désire une chose et son contraire : l’amour lesbien immobile. Un leurre ! Elle aimerait goûter les lèvres posées maintenant sur sa joue, plutôt que de le fixer, lui, par-dessus son épaule. Elle connaît les hommes. Celui-ci est d’un genre spécial : une sexualité débridée, dans un corps d’enfant. Pourtant, quelque chose en lui l’émeut, la touche. Ce pourraient bien être les yeux. Sans cesse occupés à jauger, évaluer, soupeser... Le voilà qui remonte sur l’échelle avec son carnet de croquis. Il fait aller les bras et son tablier de peintre volette comme les ailes de la chauve-souris qu’il est. Elle se reconnaît dans ces yeux. Crever de misère et pourtant ne jamais abdiquer.
Pour passer le temps, Grete répertorie les objets entassés dans la vitrine qui se trouve à sa gauche. Elle se voit obligée de loucher. Un drapeau anglais. Deux poupées chinoises. Un très joli éventail. Une automobile miniature en bois, un chien sur roulettes et un petit cheval à bascule... Des jouets pour un peintre-enfant qui aime les lesbiennes.
Il n’aime pas ― leur a-t-il confié ― les bourgeois de Vienne. Pourquoi donc ses souliers vernis ? Pourquoi cette statue de saint posée sur la table et qui les regarde, elle et sa partenaire, d’un air, comment dire... triste et résigné ? Il leur renvoie en pleine figure tout le mal qu’il pense de deux filles de la rue, qui se donnent à portraiturer au premier venu pour quelques sous. La prochaine fois qu’elle ira prier dans une église, mais il y a très longtemps qu’elle ne l’a fait et il se passera encore beaucoup de jours avant que ça ne se reproduise.
En face de la vitrine, un grand miroir, posé à même le sol, qui monte jusqu’au plafond. Dommage ! Elle aurait aimé se mirer dedans. Que voit-il d’elles ? Les jambes écartées d’Annelise. Son mamelon gauche à elle. Toute cette chair écrasée de fesses et de cuisses...
Fini pour aujourd’hui. Elles se rhabillent, se précipitent au chevalet.
La déception est au rendez-vous. Il ne s’agit pas des corps : les proportions semblent justes, c’est assez bien rendu. Grete ignore d’où exactement il les a peints. On dirait qu’elles reposent en l’air. Deux femmes enlacées flottent sur une feuille blanche. Les cheveux apparaissent eux aussi assez réalistes pour reconnaître les frisettes amusantes d’Annelise. Mais pourquoi si peu d’effort dans les traits du visage ? C’est là le plus important dans l’art du portrait !
― Quel titre vas-tu nous donner ?
― « Deux filles enlacées »*, répond-il sans hésitation.
― Pas très original dis donc !
Il tient aussitôt à lever toute ambiguïté : le pittoresque l’ennuie, pas question non plus de céder à une mode quelconque. Désirer l'originalité à tout prix cache mal une vulgarité obscène. Il ambitionne juste de devenir le peintre le plus génial de sa génération !
Drôle de bonhomme, ce Egon Schiele, s’amusent-elles en sortant de l’atelier, après avoir flirté un peu avec lui.
* « Zwei Mädchen, einander umarmend » Egon Schiele, 1915
AB
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